Nous sommes restés à la boulangerie jusqu’en janvier 1950.

J’avais alors 7 ans puis nous sommes allés habités de l’autre côté de Toulouse, à Blagnac et je n’ai jamais revu mes anciens copains et voisins.

C’est pour cette raison que j’ai toujours eu beaucoup de mal à mémoriser mes sept premières années. Mais comme ma famille m’en a beaucoup parlé je me souviens surtout de quelques histoires plus ou moins drôles.

La boulangerie du 80 boulevard Deltour existe toujours aujourd’hui. Mon père avait èté un des premiers boulangers de Toulouse à remplacer le vieux four à bois par un four à vapeur.

Nous dormions juste au dessus de la boulangerie. On entendait toute la nuit le bruit du pétrin et les chants et les disputes des ouvriers. C’est probablement pour cette raison que le bruit ne me dérange jamais pour m’endormir.

Les cabinets étaient dans une cabane au fond du jardin. Cela sentait très mauvais mais cela ne nous dérangeait pas à l’époque car c’était partout pareil.

Dans la maison on sentait toujours une odeur de pain frais, de farine et de fleur d’oranger car mon père à côté du pain fabriquait des gâteaux. Je me souviens en particulier des grandes plaques de feuilletés et des montagnes d’oreillettes que nous dégustions avec tous mes copains les jours de carnaval..

J’étais un enfant très imaginatif et lorsque je jouais, je m’isolais très facilement. Robert me prenait parfois avec lui dans la camionnette lorsqu’il livrait le pain. Un jour de grand froid, j’avais environ 3 ans, la route était complètement gelée. La voiture dérapa et se retrouva dans un champ après avoir fait un tour complet sur elle même. Heureusement l’accident fut sans conséquence mais Robert était très affecté et il avait eu peur qu’il m’arrive quelque chose car je jouais avec des petits soldats au fond de la camionnette. Il s’approcha de moi pour voir si je n’étais pas blessé et il m’entendit dire : «  cow-boy ? cow-boy ? ou êtes vous ?….je suis là monsieur l’indien. » et comme il me demandait si j’allais bien, je lui répondis : « on est arrivé ? ». Je ne m’étais aperçu de rien.

                                                      henri 1948

 

Un autre jour, comme je m’étais disputé avec un petit voisin qui était plus grand que moi, je lui fit un croche patte et il tomba la tête la première dans le caniveau. A cette époque il n’y avait pas de tout- à- l’égout au boulevard Deltour et les fossés étaient remplis d’une vase très épaisse. Il ressortit du fossé, noir comme de l’ébène et courut en pleurant chez lui. Une voisine qui le vit passer fut incapable de le reconnaître.

 

 

Ma petite amie de l’époque s’appelait Dany Dassin. Nous avions entre 4 et 5 ans . Elle habitait une jolie villa à deux maisons de la boulangerie. Son père vendait de superbes voitures sur le boulevard de Strasbourg. Sa mère nous gardait souvent l’après midi. J’aimais bien joué chez elle mais elle voulait toujours voir ma zigounette et on se cachait dans la niche du chien ou dans les cabinets au fond du couloir. Une après-midi, alors que j’étais avec Dany dans les cabinets, la culotte sur les chevilles, sa mère nous a surpris et elle nous a grondés. Je pense qu’elle avait bien ri mais moi j’étais très effrayé et tout honteux.

 

J’allais à l’école au cours préparatoire rue Jean Chaubet. Je me souviens que l’institutrice cultivait un pied de tomate dans la cour de l’école. Je surveillais tous les jours une petite tomate et un jour je l’ai cueillie pour la manger. J’ai été dénoncé par mes camarades de classe et la maîtresse a convoqué mes parents en leur disant que j’étais un petit voleur. J’ai eu très peur d’être renvoyé de l’école.

 

                                  henri maternelle

 

J’étais assez malingre et j’avais horreur de manger. Le moment du repas était toujours pour moi un calvaire. Cela durait des heures et se terminait toujours par une punition et au lit.

C’est probablement depuis cette époque que j’ai détesté la sieste. Toute la famille et tous les amis de mes parents essayaient, en vain de me faire manger quelque chose. Mais je mâchais les bouts de viande pendant des heures et je triais même les gâteaux à la crème.

Un jour Robert décida que lui, arriverait à me faire manger. Il fit cuire un beau morceau de steak, le découpa en tout petits morceaux et me le fit manger. Moi, comme d’habitude j’avais des boules de viande plein les joues. Et lorsqu’il me disait : « mange !!! » je répondais : « mais je mange ». mais je n’en faisais rien. En fait, dès qu’il tournait le dos, je jetais les boules de viande sous la table et notre chien les mangeait. Donc ce jour là, Robert, très fier, dit : « voyez ! moi j’ai réussi à faire manger Henri ». Mais le chien était enfermé dans la cour et lorsque Robert voulut ranger le couvert il découvrit toutes les boulettes sous la table. De rage il fit cuire un autre steak et m’obligea à le manger.

J’ai gardé longtemps cette phobie du repas. Pendant des années, chaque fois qu’un parent ou un ami parlait de moi à mes parents c’était pour dire : « Et Henri, est-ce qu’il mange ? ».

Je n’ai commencé à manger normalement qu’à l’âge de 11 ans, lorsque j’ai été pensionnaire au lycée Bellevue.

 

J’ai eu un autre problème, probablement à l’approche et après la naissance de ma petite sœur vers six, sept ans. J’étais très sale, je faisais dans mes culottes et pire, cela ne m’incommodait pas et je pouvais rester des heures comme cela. Comme ma mère ne s’occupait pas trop de moi à cause du magasin, c’était surtout les voisines et les mères de mes copains qui étaient incommodées. Je me souviens qu’un jour, après l’école , j’étais resté jouer chez un copain avant de rentrer chez moi. J’avais des pantalons de golf remplis de caca et je continuais à jouer jusqu’au moment où la mère de mon copain trouvant l’odeur insupportable m’a renvoyé chez moi. Moi, je n’étais pas gêné. En fait, je ne m’apercevais de rien.

 

Pour la naissance de ma sœur Louisette, ma mère avait décidé qu’elle n’accoucherait pas à la clinique des teinturiers mais à la maison. Mais pour ne pas être gênée elle décida de m’envoyer quelques jours chez mes grands parents maternels dans notre maison de Lalande, chemin des Isards. Je ne connaissais pas bien mes grands-parents qui habitaient ordinairement Paris et j’étais probablement inquiet de devoir vivre avec eux. De plus je me sentais abandonné par mes parents qui parlaient beaucoup de la petite sœur qui allait prendre ma place. Aussi lorsque mon père est venu me déposer chez mes grands-parents, je me suis éloigné au moment du départ et je me suis caché dans la voiture de mon père qui revenait à la boulangerie. Arrivé à la maison , je n’ai pas osé sortir de la voiture. Je suis resté plusieurs heures au fond de la malle de la voiture dans le noir du garage. C’est mon père qui m’a découvert après le souper. J’imagine aujourd’hui l’angoisse de mes grands-parents. Ils ne me connaissaient pas bien, ils m'ont cherché partout dans le quartier, avec l’aide de tous les voisins jusqu’à la nuit tombée. Ils n’avaient pas de téléphone pour avertir mes parents…

Mon père m’a ramené à Lalande le soir même. Je ne me souviens pas si l’on m’a grondé.

 

 

Deux ou trois fois par an nous allions au cinéma en famille. Je me souviens du jour où j’ai vu Pinocchio. J’ai eu très peur lorsque il a été avalé par la baleine mais surtout lorsque les enfants se sont transformés en ânes.

D’ailleurs quelques temps après mon père qui avait décidé de partir en vacances sur la côte d’azur et qui ne voulait pas m’emmener, me dit : « si tu viens avec nous sur la côte d’azur, tu auras des oreilles d’âne. » Pendant quelques temps je restais très sage et très obéissant car chaque fois on me répétait : «  si tu n’es pas sage tu viendras avec nous sur la côte d’azur »