Et puis, arriva 1950, année de grands bouleversements pour notre famille.

Ce fut tout d’abord l’année de la naissance de ma sœur Louisette.

Une fille dans cette famille de machos où nous étions entre garçons, Jeannot et Robert mes cousins, Christian, moi et aussi, pour les vacances Michel, mon cousin parisien.

Elle avait 7 ans de moins que moi et dès que je l’ai vue, ma première réaction a été de m’exclamer: « Comme elle est petite ! Jamais je ne pourrai jouer avec elle. »

 

                                    louisette 1951

 

Le second grand changement concerna notre départ de la boulangerie du boulevard Deltour et notre arrivée à Blagnac.

Mon père avait décidé de vendre la boulangerie.

C’était une excellente affaire, probablement en 1950, une des plus grosse boulangerie de Toulouse. Mais mon père trouvait le travail de boulanger très fatigant. Il faut dire qu’il avait 36 ans et qu’il passait ses nuits à faire du pain depuis l’âge de 14 ans. Il ne voulait plus gérer du personnel mais surtout il avait l’intuition que la concurrence allait être plus forte sur son métier. Il avait probablement raison car le jour où il signa l’acte de vente de la boulangerie, deux boulangeries concurrentes s'ouvrirent dans le voisinage.

Mes parents voulaient aussi mieux gérer leur patrimoine.

En 1950 ils étaient propriétaires du fond de commerce de la boulangerie puisqu’ils avaient remboursé l’emprunt mais ils étaient locataires de la maison. Mon père préféra acheter un plus petit commerce mais être propriétaire des murs ce qui leur garantissait leur patrimoine en cas de mauvaises affaires.

Ils décidèrent d’acheter une grande maison à Blagnac près du pont suspendu.

                              pont de blagnac

 

                                 on remarque la maison en bas à droite sur la photo    

Au début du siècle, avant la construction du pont suspendu, on franchissait la Garonne à Blagnac au moyen d’un bac tiré depuis la rive par des chevaux de halage. C’était dans notre maison que le passeur logeait ses chevaux. Il y avait encore dans la cave le râtelier en bon état.

Il y avait dans cette maison trois appartements et deux commerces dont un café et un bureau de tabac.

Mes parents sont devenus propriétaires,du bureau de tabac avec son appartement, d’un petit appartement donnant sur la Garonne et de l’appartement et du local du café mais pas du café en tant que fond de commerce.

Donc pour résumé ils ne payaient plus de loyer pour leur appartement, ni pour le tabac et ils avaient en plus comme revenus les loyers du café et du petit appartement. Le tabac était contrairement à la boulangerie une très petite affaire qui était tenue par une veuve qui ne l’avait que très peu développé.

Le local du tabac était très petit environ 4 m². On y vendait exclusivement du tabac.

On aperçoit, sur la photographie, notre maison à la droite du pont suspendu avec le café à l’enseigne du Pavillon Bleu et dans le prolongement du café le petit bureau de tabac et un petit jardin.

 

                                         1998168[1]

 

Pour pouvoir vendre du tabac il faut, comme pour les débits de boisson alcoolisées, une licence. Ces licences étaient accordées par la préfecture généralement à des veuves, des handicapés ou des anciens militaires. Je ne sais pas comment mon père a obtenu sa licence, probablement grâce à ses anciennes relations politiques du temps de la résistance.

Mon père avait acheté ce commerce car il avait remarqué que chaque jour les employés qui travaillaient pour les usines aéronautiques de Blagnac passaient devant le tabac. Il pensait que cette industrie allait se développer rapidement.

A cette époque, la société Airbus n’existait pas encore, ni l’Aérospatiale. Mais il y avait autour de l’aéroport un grand nombre de petites entreprises aéronautiques comme Breguet, Potez, Fouga, Dewoitine et la Société Nationale de Construction Aéronautique du Sud Ouest, la SNCASO qui commençait à développer un nouvel avion, la Caravelle.

Déjà de nombreux ingénieurs de la région parisienne venaient s’installer à Blagnac. Il n’y avait pas encore de super marché en France, comme Leclerc ou Carrefour.

Mon père imagina de transformer le bureau de tabac en super marché. 

Il fit construire un local beaucoup plus grand qui n’a pas était modifié depuis.

 

                                    henri-andré

                                          Henri et André Lapoutge devant le magasin

Le magasin était ouvert sans interruption de six heures et demi, le matin, juste avant le passage des ouvriers, jusqu’à huit heure et demi le soir.

Et ceci, toute l’année et toute la semaine, samedi et dimanche compris. On fermait seulement le lundi après midi pour que ma mère puisse rencontrer nos fournisseurs, les grossistes.

Tous les matins mon père tenait le magasin pendant que ma mère s’occupait de nous jusqu’à notre départ pour l’école. Puis elle prenait le relais de mon père vers huit heures , heure à la quelle il partait à Toulouse s’occuper des fournisseurs.

A vingt heures trente, après la fermeture du magasin nous soupions, puis, ma mère terminait sa journée en "faisant la caisse " ..

C’était , suivant les jours , soit ma mère, soit ma grand-mère paternelle, soit la bonne qui préparait les repas .

Lorsque, le matin, un client demandait à mon père un article que nous n’avions pas au magasin, il se débrouillait toujours pour le trouver chez un fournisseur et cela devenait très rapidement un produit « maison Jaladieu ».

C’est ainsi que, à côté du tabac, le commerce s'est transformé  progressivement en  mercerie, bonneterie, droguerie, librairie, marchand de journaux, articles de pèche et de chasse, parfumerie, confiserie, jouets, cadeaux, chaussures.

On a même remaillé les bas de femmes et vendu des asticots pour la pêche.

Ce fut pour moi des années merveilleuses car même si j’aidais parfois au magasin, je pouvais utiliser tous les jouets et lire tous les journaux.

Entre sept ans et vingt ans, date à la quelle nous avons vendu le tabac j’ai lu tout ce qui était publié , les bandes dessinées pour enfants, les journaux de femmes, les journaux de sports, les journaux humoristiques les romans, les livres de poche, les encyclopédies etc.. Je lisais environ 100 journaux par semaine.  

Je n’allais pas souvent jouer chez mes copains, c’étaient plutôt eux qui venaient me voir. Ils s’asseyaient par terre derrière le comptoir pour lire comme on le voit aujourd’hui à la Fnac ou chez Virgin.

Côté bonbons et chocolat, ce n’était pas mal non plus, je me gavais de malakofs, de barres poulains et de ferrero rochers.

Pour Noël, ma mère achetait des boites de chocolat  avec les quelles nous confectionnions des  sachets entourés de petits rubans , comme dans la chanson et au passage j’en mangeais de grosses quantités .

Nous mangions dans la salle à manger qui était séparée du m.agasin par un petit escalier de quatre marches.

Chaque fois qu’un client entrait dans le magasin on descendait ces quatre marches et on les remontait dès qu’il était sortit. Comme il arrivait environ un client toutes les trois minutes, cela nous faisait un bon exercice.

J’adorais regarder ma mère préparer les vitrines. Chaque semaine, elle modifiait l’agencement du magasin et surtout les deux vitrines avec des publicités et des objets de toutes sorte.

C’était particulièrement extraordinaire au moment des fêtes de noël, avec toutes ces guirlandes et toutes ces illuminations. Il faut dire que c’était le seul magasin du quartier qui était décoré.

Les gens s’arrêtaient pour admirer les vitrines, en particulier ceux qui attendaient l’autobus pour Toulouse, le J Barré.

J’ai toujours été entouré de beaucoup de jouets, surtout à Noël.

Je jouais avec, jusqu’à ce qu’une cliente l’achète et l’emporte. Je regardais désespérément partir un à un tous les jouets que j’aimais car je savais que le soir de Noël il ne me resterait que le jouet qui n’aurait pas été vendu.

Je me souviens particulièrement d’un revolver de cowboy   qui tirait des balles en plastique.

Nous en avions environ une dizaine et je regardais le stock diminuer tous les jours.

Le soir de Noël, il en restait un. Quelle joie ! mais de courte durée car en l’utilisant pour la première fois, je suis tombé dans l’escalier et le revolver s’est brisé. Je m’en souviens encore.

Louisette n’avait pas ces problèmes car elle croyait encore au Père Noël.

 

                                                 louisette